La création n’est pas la cerise sur le gâteau Méryl MARCHETTI 02.2015

La création n’est pas la cerise sur le gâteau

Méryl MARCHETTI Février 2015

Le savoir n’est pas propre. Cela rend difficile d’analyser la nature des difficultés que rencontre un élève ou une personne que l’on a en formation. Dans un groupe, le même savoir sera vérité formelle pour certains, repère qui permet de structurer sa pensée pour d’autres, ou encore un symbole appelant dans son creux des conceptions, qui à nos yeux, en sont complètement étrangères. Quand le groupe prend conscience des différences de représentations qui le partagent elles deviennent un problème partagé, et le goût et dégoût de débattre peut basculer dans le désir d’apprendre. C’est le moment : ce groupe se constitue en collectif de chercheurs, et on peut lancer une situation qui rejoue les épreuves, les erreurs, les doutes et les corrections dans lesquelles des hommes ont construit historiquement (et géographiquement) ce savoir.

Le savoir n’est pas propre de la pédagogie qui le transmet. Ainsi, le premier savoir transmis par la démarche d’auto-socio-construction, c’est la démarche elle-même. Une extrême solidarité entre une conception des procès cognitifs, une épistémologie et le pari politique du Tous Capables ! : puissant levier pour identifier par soi-même, et en société, la nature des difficultés que l’on rencontrera. Pourtant si la démarche nous apprend à nous interroger sur notre activité et à la mettre en relation avec des savoirs qui lui donnent perspective, elle n’agit pas sur les schèmes, les habitus, le vraisemblable qui avalise ou écarte le sens. Quand on ne croit que ce qu’on voit, on ne voit que ce qu’on croit.

Posée de but en blanc, la question est : quel est le savoir que la création crée et que seule la création crée ? Posée de façon plus scolaire : pourquoi certains enfants ou adultes ne réussissent dans un apprentissage qu’à la suite d’ateliers de création ?

Bien sûr on peut animer un atelier d’écriture pour transmettre un savoir décidé en amont : comprendre quelles structures il y a derrière « l’effet de réel » dans le roman balzacien, la différence entre la périégèse énargique chez Dante et chez Faulkner, ou découvrir pourquoi il y a eu des revues de science-fiction à Kinshasa en 1930. Mais on peut animer aussi un atelier d’écriture –ou peinture, vidéo, mail-art, performance …– sans se fixer d’objectif scolaire déterminé par un programme :

L’atelier remplit alors pleinement sa fonction :
faire que tous écrivent,
faire que tous écrivent « quelque chose » qu’ils ne savaient pas encore écrire,

penser, sentir,
faire que tous appréhendent des processus de création vécus, et puissent les

réinvestir en dehors de l’atelier,
faire que chacun comprenne comment a été conçu l’atelier, quels dispositifs

facilitent ou perturbent l’écriture, la lecture, ainsi que la mise-à-distance elle-même, faire que tous soient en mesure de concevoir et animer par la suite un atelier.

C’est la fonction sociale de l’atelier, qui dirige sa conception, l’animation puis le travail réflexif du pédagogue. Faire écrire (ou peindre, composer…) pour de bon.

Mais pas plus qu’une bourrée ne se résume à sa fonction sociale (faire danser), pas plus qu’un tableau de vanité (servir de support à un exercice spirituel), l’atelier ne se résume à cet acte.

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Si les ateliers de création ont gagné leur réputation face aux élèves décrocheurs, ce n’est pas seulement parce qu’ils réalisent une réussite inattendue (l’élève sorti de la classe pour travailler avec un maître E, et qui revient pour animer auprès de ses camarades un atelier), et construisent la confiance en soi nécessaire pour apprendre. L’atelier de création est le lieu où l’on apprend à accepter et organiser ses sujets. A reprendre pouvoir sur la situation d’énonciation. Dans une classe c’est évident : certains élèves, de par leur milieu, sont en connivence avec la culture scolaire et savent pourquoi ils sont là, apprendre, mais aussi ce qu’ils vont apprendre, comment on s’adresse à eux et comment interagir et… mais la classe n’est qu’un exemple du reste de la société où se jouent les mêmes obstacles.

Prenons notre quotidien comme exemple. Nous avons une vie de famille, nous avons un métier, une tendance politique, des inclinations philosophiques, nous nous heurtons à des résistances intimes, nous sommes très à l’aise dans certains milieux… nous pouvons multiplier ces champs, nous savons les distinguer, et les articuler les uns par rapport aux autres. Et pourtant ! Nous serions bien en peine d’expliquer comment et pourquoi. Le « sujet philosophique », en nous, n’est pas le « sujet scientifique » ; la preuve nous ne soumettrions pas nos partis-pris philosophiques -le Tous Capables !- au couperet de la science. Et pourtant ces deux sujets s’affirment par une même exigence de raison et d’objectivité. Chacun d’entre nous perçoit entre ses conceptions politiques et ses émotions artistiques une cohérence, très forte ; et pourtant tous ceux qui partagent nos engagements sont loin de se retrouver dans les mêmes mouvances culturelles. En feuilletant des ouvrages de sciences-humaines, on peut recenser plus d’une centaine de sujets –du « sujet psychanalytique » au « sujet commercial » en passant par le « sujet médico-sportif » (vous savez ces petites phrases « Je vais faire du… pour redresser mon dos. »), et la liste ne serait pas exhaustive… Le Sujet, lui, se fait du débat de ses sujets.

Dans l’atelier de création, en conscience, le participant se découvre un problème –problème de forme plastique, d’agencement des sons les uns-par-rapport aux autres, problème d’écriture…– et il sait que la solution à ce problème sera celle qu’il décidera.

Lorsque l’atelier fonctionne, le participant décide d’une solution qui lui apparaît elle-même comme un problème. Et tout l’enchaînement des consignes doit permettre de « garder une oreille sur l’inconnu.»

C’est ce qu’on appelle le « sujet de la création ». Et sa spécificité, cette puissance critique que constitue l’acte cognitif de « garder une oreille » sur l’inconnu, en fait un sujet radicalement distinct des autres sujets.

En effet, par définition, on ignore ce que sera l’inconnu, et par là-même d’où il viendra. Le sujet de la création doit donc pouvoir entendre tous les autres sujets – philosophique, psychanalytique, éthique, scolaire, esthétique, familial…

Nous disions, au début de cet édito, à propos de la démarche : « Quand le groupe prend conscience des différences de représentations qui le partagent elles deviennent un problème partagé » Nous disons maintenant de la situation de création : « Quand le sujet prend conscience des différences de rapports au monde qui le partagent, elles deviennent pour lui un problème conscientisé» Et ce déplacement se traduit par d’autres : acceptation et renforcement de sa culture personnelle sans pour autant rejet des autres (dont la culture scolaire), intégration de la continuité entre le pôle mythique et le pôle « raisonné » de la pensée, appréhension des points de vue à partir desquels s’établit sa relation à l’autre… Car garder une oreille sur l’inconnu ce n’est pas accepter l’indicible, mais entreprendre de retrancher des parts de dicible à ce qu’on nous a réputé indicible. Plus que la confiance en soi, ce que travaille le « sujet de la création » c’est le courage de penser et d’agir autrement.

Donc, une bonne part du gâteau.

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